Le Vieil Angoulême trinque à l'espagnole

Le vendredi soir, c'est l'affluence et la fiesta devant la Cave de Pascal Merle • photos Romain Perrocheau

Christelle LASAIRES
La première fois, on a cru que c'était une manif qui se préparait derrière le tribunal. Puis en s'approchant d'un peu plus près, le couple a vu en guise de banderoles, des manifestants avec un verre à la main et une bouteille de vin ou de champ' posée par terre à leurs pieds. Ils discutent gentiment, se tapent dans le dos, sourire jusqu'aux oreilles. S'ils ont quelque chose à revendiquer ceux-là, c'est juste le droit de se délasser le vendredi soir, après une longue semaine de boulot bien chargée. Ils sont encore en costard cravate. Même pas eu le temps de poser la sacoche.
Béatrice, 44 ans, passait dans la rue pour rentrer chez elle quand elle s'est fait «happer» par une connaissance. C'est souvent comme ça qu'on entre dans la Cave de Pascal Merle, rue Trarieux, pour la première fois. Le nouvel endroit branché d'Angoulême.

Enfin on y entre sans y entrer, car justement, le principe est de rester dehors. Le vendredi soir, cette partie de la rue, c'est les Ramblas de Barcelone en miniature. Les tapas en moins. Mais ça discute fort, on entend les bouchons de champagne sauter, les verres trinquer jusqu'à 23h, minuit... Les gens n'ont pas encore mangé. C'est l'heure espagnole.

Comment cet ancien restaurateur cognaçais, qui a vendu l'Echassier, il y a quatre ans et demi, a-t-il fait pour attirer et fidéliser cette clientèle au point de lui faire oublier l'heure du repas? C'est pas la déco. Il n'y en a pas. Pas de table non plus et encore moins de chaises. C'est là le plus étonnant dans l'affaire. Les gens restent debout pendant des heures, été comme hiver. Prêts à braver le froid et même les pluies menaçantes de ce mois de juillet pour venir boire un verre entre amis.

«On va de groupe en groupe, c'est génial pour rencontrer des gens. Quand on est assis en terrasse, on ne peut pas discuter comme ça avec des inconnus.» Monik, la cinquantaine, travaille dans l'immobilier la semaine, et dans les relations publiques tous les vendredis soir à la Cave.
«C'est super ici. Il y a de tout. Des avocats, des médecins, des dentistes...», s'emballe-t-elle. D'autres assurent avoir aussi croisé des RMistes. Mais friqués ou non, on est plutôt ici entre bobos du plateau.

Pour créer cette alchimie, qui fait le succès de son commerce, Pascal Merle a eu un coup de génie. Il ne vend pas son vin au verre, mais à la bouteille. «Quand la bouteille n'est pas finie, on la partage avec les voisins. Après on va tous manger ensemble au resto», raconte Nadette 43 ans, qui s'est vite habituée à cette nouvelle manière de boire l'apéro. Ce n'est pas plus compliqué que ça de se faire des amis !

Des prix qui font grincer les cafetiers

Damien, 30 ans, étudiant à Poitiers, est carrément bluffé. «On n'a pas ça à Poitiers ! Dommage. Il faudrait multiplier l'expérience dans toutes les villes.»

Quand Pascal Merle a commencé à faire déborder ses horaires d'ouverture en fin de semaine, c'était pour les amateurs de bons vins: à peine quinze à vingt personnes à la nuit tombée. Puis, le bouche à oreille a fonctionné du feu de dieu.

Maintenant, le matin, Pascal Merle est grossiste, la journée, il vend ses vins aux particuliers et le soir, il transforme sa cave en un lieu branché de la ville. «Les fines gueules» viennent «parce que le patron est super sympa avec son accent du Sud-Ouest, mais aussi parce qu'il connaît bien son métier.» Aujourd'hui, derrière son comptoir, il sue sang et vin pour servir soixante personnes et plus en même temps. Quand il a le temps de faire les courses, il lui arrive même de servir saucisson et bouts de fromage.

Résultat, sa notoriété a fini par dépasser les frontières de la Charente. Pascal Merle fait la couverture du «Guide des meilleurs bars à vin» qui vient de sortir chez Fleurus. «Pourtant quand ils sont venus la première fois, j'étais surbooké. Ils étaient deux, ils ont été très mal reçus. Ils m'ont dit qu'ils n'avaient jamais vu ça.» Mais teigneux, les chroniqueurs sont revenus. Et cette fois, ils sont restés jusqu'à deux heures du matin. Peut-être un peu groggy, mais totalement séduits.

En revanche, cette nouvelle façon de boire un verre en ville fait grincer quelques dents. Les commerçants alentour se disent heureux d'accueillir une nouvelle adresse pour faire la fête en centre-ville d'Angoulême, mais ils tiquent un peu sur les prix. Avec ses bouteilles vendues autour de 6 ou 8€ et son champagne à 20€, Pascal Merle est imbattable. Les fêtards du plateau, amateurs de bons vins, l'ont vite compris.