Beaujolais nouveau: le jeudi rouge des cavistes

Les cavistes affirment ne pas avoir à rougir de leur beaujolais nouveau • photo Pierre Duffour

Christelle LASAIRES
«Cela pourrait être le meilleur vin du monde, si vous le buvez avec un imbécile, il aura mauvais goût !» Philippe Piquet-Pellorce, de la Cave Saint-Léger, place d'Armes à Cognac, a sans doute trouvé la formule qui symbolise le mieux la soirée beaujolais que la France entière s'apprête à fêter demain - ou ce soir après les douze coups de minuit pour les plus impatients. Car dans l'esprit du public, avant d'être un vin, le beaujolais nouveau est une fête. Toujours le troisième jeudi du mois de novembre à 0h pile.

Un souffle de vie inespéré dans les bars et restaurants pendant le mois des impôts. «Un coup de griffe à l'hiver, comme dit le caviste de Cognac. C'est un vin de copains». Demain soir, il a prévu un buffet de charcuterie pour ceux qui viendront se retrouver autour d'une bouteille.

Et n'en déplaise aux grincheux, il est convaincu que le bon beaujolais nouveau existe. Evidemment, aucun caviste n'osera cracher dans le tonneau d'un produit qui leur permet d'écouler des milliers de bouteilles dans une période creuse, mais tous affirment qu'à condition de faire le tri et d'y mettre le prix, on peut trouver des vins de bonne qualité. En-dessous de 2 €, il faudrait un miracle pour tomber sur un bon nectar. Selon Christian Révolte, le caviste de La Médocane à Ruelle, «il faut accepter de payer sa bouteille entre 4 € et 6 € au moins». Ensuite, il faut se fier à son goût. Pour lui, un bon beaujolais doit ressembler à un vin. «Il doit être parfumé et fruité, mais ne pas avoir le goût de bonbon.» Pendant trois jours à partir de jeudi, il fera déguster deux de ses coups de cœur: le beaujolais village de Michel Tête et celui de Lacondeline, médaille d'argent à Lyon l'an dernier.

Parmi les dizaines de références, tous les cavistes conseillent l'appellation beaujolais village, une catégorie supérieure. Ensuite, chacun se fie à ses adresses et ses tuyaux. Plusieurs ont choisi la cuvée beaujolais village de la maison Henri Fessy à 6,50 € chez Philippe Piquet-Pellorce à Cognac. «Le vin est mis en bouteille sans collage ni filtration. Il est donc un peu trouble, mais c'est un produit brut qui préserve le fruit au maximum. Le Beaujolais n'est pas un vin parfait, et c'est ce qui fait son charme.» Le caviste proposera aussi une cuvée plus simple à 5,50 €, un autre beaujolais village de la maison Lardy à 7 € et, pour finir, un Louis Jadot à 9,50 €, plus haut de gamme, plus rond, plus ambitieux et plus fin.

Tous les ans, les amateurs de bons vins poussent des cris d'horreur quand on leur parle de beaujolais nouveau. «Mais ils reviennent tous l'année suivante», confirme Pascal Merle de la cave d'Angoulême. Sans doute plus pour l'ambiance que pour le souvenir impérissable laissé vin sur les papilles. Ce soir-là, le client est souvent plus occupé à faire la fête qu'à chercher les arômes de fruits rouges. Pourtant, tous les cavistes affirment ne pas avoir à rougir de leurs beaujolais. Pascal Merle aussi a choisi celui de la maison Fessy. «Un vin plus concentré en qualitatif», qu'il fera déguster avec jambon de la Montagne Noire et charcuterie à sa cave et sous le marché des Halles d'Angoulême pendant trois jours à partir de demain.

Yves Barbet Massin, caviste au Domaine de l'Angélie à Gurat, sera lui aussi de la fête et proposera une dégustation gratuite samedi, de 9h à 13h, au marché de Villebois-Lavalette. A côté de son primeur, il fera découvrir des grands crus, avec une préférence pour le morgon, le saint-amour, le moulin à vent ou encore le brouilly (entre 10 € et 15 € la bouteille).

«Il existe des tas de vignobles qui valent tous les bordeaux de la terre. Un bon beaujolais de cinq ou six ans, c'est délicieux sur de la viande grillée.» «Du beaujolais nouveau, on peut en boire toute l'année, confirme le caviste de Cognac. Un an plus tard, ce que le vin perd en fraîcheur, il le gagne en corps.» Une manière de prolonger la fête.

Philippe Piquet-Pellorce le propose souvent en apéro. Car, si la fête du beaujolais nouveau dure trois semaines à Paris, en Charente, elle s'essouffle vite. «La peur du gendarme a fini par gâcher la fête», explique le caviste. Pour relancer la machine, les amateurs attendent peut-être une nouveauté. Pourquoi pas un beaujolais nouveau blanc ?